La géopolitique de la cour d’école #3

Cet article est le dernier d’une série de trois.

La répartition de la cour d’école, un problème mineur ?

Espace, Eléonor Gilbert

Arrivé-es au dernier tiers de la vidéo, nous abordons la question du rôle des adultes dans cette histoire. La petite fille dit en avoir parlé à la maîtresse, laquelle n’a rien fait parce qu’elle trouve que ce n’est pas si grave que ça.

Est-ce vraiment aussi anodin que ça en a l’air ?

Je pense que c’est bien loin d’être si peu important. J’ai évoqué (dans un article précédent) le poids des stéréotypes sur les jeux pratiqués par les enfants. Cette inégale répartition de l’espace véhicule, à mon sens, des comportements basés sur des idées très précises de ce que doit être une fille ou un garçon. Cela se retrouve ensuite dans ce que devraient être une femme et un homme.

Accorder aux garçons le droit d’occuper presque tout l’espace c’est les encourager à se montrer, à prendre de la place, à s’imposer. Ce qui rejoint des idéaux de masculinité selon lesquels le vrai homme est celui qui a de l’autorité, une bonne présence, qui s’exprime, ne se laisse pas marcher sur les pieds, fait preuve de sa force dans toutes les circonstances.

A contrario, contraindre les filles à occuper l’espace qu’on veut bien leur laisser c’est, tout d’abord, leur faire accepter qu’elles passent en second mais également leur apprendre à se contenter de peu, rester discrètes, effacées, laisser le devant de la scène à leurs camarades masculins. Plus tard, c’est exactement ce genre de comportement que la société attribue à ce qu’est censée être une femme : douce, discrète, silencieuse, ne faisant pas trop de vagues, davantage reléguée aux sphères du privé et bien peu à celles du public (celles qui nécessiteraient de s’exprimer et avoir une opinion). Ce phénomène d’effacement de la gente féminine s’illustre très bien avec le récent #JeSuisFolleDeRage1 qui nous démontre, une fois de plus, que lorsqu’une femme montre qu’elle a des idées qu’elle clame et défend sur la place publique, on la traite de folle, d’hystérique (ce mot a d’ailleurs la même étymologie que le mot utérus, ce qui en dit long sur le regard qu’on porte sur les femmes). Une chose qu’on ne dirait jamais pour un homme car il est communément admis qu’il a des opinions et peut légitimement les défendre en public.

La conclusion de tout ça ? La mise en place de l’égalité homme-femme commence par encourager les filles et les femmes à (re)prendre leur place qu’être humain plutôt qu’être genré. Pour cela, il faut leur apprendre qu’elles sont aussi légitimes que n’importe qui dans les combats qu’elles défendent dans l’espace public. Elles aussi ont le droit de prendre de la place, de s’énerver, de s’agacer et de se mettre en colère, car la colère est parfois légitime. Il faut qu’elles sachent qu’elles valent autant qu’un homme et peuvent donc prétendre aux mêmes choses.

On estime que dès six ans, les petites filles perdent confiance en elles2 et se pensent moins douées que les garçons. Sentiment qui ne s’estompe pas en grandissant, ce qui mène de nombreuses femmes à se sous-évaluer, à être plus susceptibles de ressentir ce qu’on nomme le syndrome de l’imposteur. Ceci influence évidemment sur la carrière professionnelle (les femmes sont moins enclines à négocier leur salaire à leur embauche ou à demander des promotions ; elles vont avoir plus de réticences qu’un homme à postuler à une offre d’emploi où elles ne remplissent pas tous les critères…).

Réduire ces inégalités commence dès l’enfance. En permettant aux petites filles de s’exprimer, de prendre, elles aussi, de la place et d’intégrer qu’elles valent aussi bien que les garçons, qu’elles ont donc droit au même traitement.

Pour cela, commençons par cesser de les reléguer aux bordures de cour. Et apprenons aux garçons à céder un peu d’espace, à ne pas toujours prendre toute la place. En travaillant avec les deux sur une meilleure répartition des lieux, peut-être deviendront-ils des adultes plus égalitaires. Car l’espace, quel qu’il soit, est partout. Que ce soit de façon physique ou non. Couper la parole, toujours vouloir parler au détriment des autres, pratiquer ce que l’on appelle le mansplaining3, c’est aussi une façon d’investir l’espace d’une manière peu égalitaire.

 

Floriane Buecher

__________

1 Vous pouvez retrouver des explications sur ce hashtag dans de nombreux journaux. Personnellement, c’est sur Madmoizelle que j’ai lu ça : http://www.madmoizelle.com/folle-de-rage-claire-nouvian-c8-1001326

2 La marque Always a fait une campagne intitulée «Comme une fille» pour sensibiliser à ce phénomène : https://www.youtube.com/watch?v=uRjXDixe15A

3 «Le mansplaining, c’est quand un homme explique à une femme d’un ton condescendant, sur un sujet qui la concerne elle, qu’elle a tort de penser ce qu’elle pense, de dire ce qu’elle dit.» (http://www.madmoizelle.com/mansplaining-explications-169296 )

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