Chronique des Etats généraux du film documentaire Lundi #1

Cet article s’inscrit dans une semaine thématique sur les Etats généraux du film documentaire à Lussas. Retrouvez un article chaque jour sur les séminaires et les films.

 

Lundi 19 aout, 18h50, assise à une table, un panier de fruits de saison posé à côté de mon ordinateur, je rédige ma première chronique. Je prends le temps entre deux projections de coucher sur une feuille numérique mes ressentis, pensées qui m’ont traversé depuis hier soir…

 

Dimanche 18/08, 20H30 Je m’installe pour la séance de plein air, La cravate, d’Etienne Chaillou, Mathias Théry, 2019, HD, couleur, 98′, France 

Le film d’ouverture du festival raconte rétrospectivement l’histoire d’un jeune français engagé au front national lors des dernières élections présidentielles. L’action commence dans un contexte d’entretien. Le jeune homme, Bastien, prend place dans un fauteuil de cuir. Il saisit un carnet dans lequel est consigné un récit, le sien, qui donnera la voix-off au film. Chapitre par chapitre nous découvrons la vie d’un jeune militant, les raisons de son engagement, son passé, ses démons. Un va-et-vient est opéré entre le lieu de l’action dans son département et la salle d’entretien depuis laquelle Bastien acquiesce les pensées que le réalisateur lui a prêtées dans la voix-off. Malade au milieu du film je me dérobe de la projection. Je suis conquise par la première heure du film politique qui réussit à mêler gravité dans les propos et légèreté dans la forme.

C’est donc pleine d’enthousiasme que j’aborde ma première journée. J’assiste à un séminaire «  l’effraction du réel » mené par Alain Bergala, célèbre critique de cinéma entre autre. Il est 11H30 quand je pénètre dans la salle …

La période d’après-guerre, marquée par les atrocités de la première moitié du vingtième siècle opère un tournant dans le milieu du cinéma notamment. Il n’est plus question de faire du cinéma de l’imaginaire. Selon Godard, le réel s’est vengé des humains qui en ont été trop gourmands.

Ce qui importe désormais est la fulguration du réel dans les films de fiction et dans les documentaires. Cela se traduit dans la séquence de la pêche aux thons dans Stromboli de Rossellini par le surgissement des poissons du silence de la mer. Deux espaces sont filmés séparément puis assemblés au montage par des faux raccords dont le réalisateur laisse transparaitre l’évidence. Ingrid Bergman observe la scène de la pêche, isolée dans un cadre serré sur son portrait. Son regard permet de faire le lien entre son espace sur une barque et celui des marins. Cette séquence de travail ne pouvait être filmée autrement qu’à la manière d’un film documentaire puisque le sujet de la scène n’est autre que le sujet phare du réel : la mort. Les thons qui ne sont au départ que de simples taches blanches percent progressivement le voile du réel symbolisé par la mer. C’est donc cela une percée du réel au cinéma. Lorsque vous êtes sublimé par ce qui se passe à l’écran. Lorsqu’il vous saute aux yeux parce que la scène interrompt une dynamique et se rapproche du réel.

Stromboli.png
Stromboli ©VCG

À ce moment, je pense à la scène de la naissance de l’agneau dans Mektoub my love de Abdelatif Kechiche — la naissance étant une autre scène emblématique où transparait le réel. Je me rappelle avoir éprouvé un sentiment de grandeur lors de cette séquence. À cet instant, le temps rythmé jusqu’alors par le réalisateur se trouve modifié, comme irradié par le réel. La scène est silencieuse car il faut que le langage n’ai plus court pour que le réel advienne. On se trouve dans un espace-temps autonome qui ne doit rien à personne, qui ne peut être modifié. Alors pour attraper le réel il est plus facile pour le réalisateur de disposer de centaines d’heures de rush. On ne prévoit pas de filmer le réel, il advient comme par accident.

14H30 après m’être restaurée au restaurant du village j’aborde la deuxième partie de ma journée, le ventre plein, légèrement fatiguée par la théorie ingurgitée pendant la matinée. La lumière s’éteint, l’écran s’allume sur La jungle plate de Van Der Keuken, 1978, 16 mm, couleur, 90′, Pays Bas.

« La Waddenzee, mer des Terres Humides est une région naturelle unique qui, selon les marées, est tantôt mer, tantôt terre. Johan van der Keuken filme cette « jungle plate », sa faune, sa flore et ses habitants et montre leur vie bouleversée par les développements économiques, techniques et industriels de la région. » (Résumé du catalogue du festival). Ce film est né d’une commande au sujet de la région de la mer de Wadden. Or, Johan van der Keuken pense que le pire des pièges est d’avoir quelque chose à dire, une intention. Il s’oppose à l’école de Bazin qui pense que la caméra est magique : en filmant des plans longs le réel adviendrait. Pour van der Keuken il faut agresser le réel, s’y attaquer, ne pas rester passif. Le réel se redécouvre au travers d’un trou grâce à un changement d’échelle. Cela peut s’expérimenter pour chacun d’entre nous lorsqu’on prend l’avion et qu’en prenant de la hauteur sur notre propre ville, au travers des nuages, on se surprend de la voir d’un nouvel oeil. Pour pouvoir voir des morceaux du réel il faut changer d’échelle sans arrêt. L’échelle humaine n’est pas celle qu’il faut privilégier, il faut sans cesse décadrer.

 

 

Le montage du film permet au fur et à mesure que le film avance de créer un sens qui ne saurait être présent dans la réalité intrinsèque. Johan van der Keuken rapproche des objets au montage tels qu’un ver d’eau, un indicateur de direction du vent, un tuyau dans lequel coule le lait … et par le lien que le réalisateur et monteur tisse, il crée un sens réel nouveau.

 

 

 Le décadrage permet de créer de la nouveauté, de réveiller le réel que l’académisme avait endormi.

Je sors de cette première journée pleine de nouvelles questions sur la place du réel dans le cinéma documentaire …

 

Agathe Taurel

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