Micromégas du conte philosophique à l’analyse géographique

Micromégas Morgane

Illustration de Morgane Vachet-Cassel

 

Nous vous présentons un travail réalisé dans le cadre de la licence 3 de Géographie sociale, culturelle et politique de l’Université Bordeaux Montaigne.

Le conte philosophique écrit de la plume de Voltaire, paru en 1752, pourrait s’apparenter à une réflexion géographique sur les spatialités. L’espace narratif s’étend au delà du globe à un univers interplanétaire. Micromégas chassé de la cour du muphti, “se mit à voyager de planète en planète, pour achever de se former l’esprit et le coeur, comme l’on dit”. Chaque chapitre narre une étape de son voyage et combine des échelles spatiales différentes. Cela se traduit par une surabondance des types de mesure de la distance. Voltaire, au delà du simple rapport géométrique au monde, écrit sur le lien créé par les acteurs entre eux et le monde et entre eux au travers d’un voyage initiatique. L’écrit combine une succession de représentations des mondes singuliers. Dans cet article il sera question des échelles et métriques non seulement au sens quantitatif mais aussi au sens qualitatif (distance) de la représentation à la construction du monde par l’individu.

 

Le narrateur du texte est un terrien, interne à la narration “Il y avait un jeune homme de beaucoup d’esprit, que j’ai eu l’honneur de connaître dans le dernier voyage qu’il fit sur notre petite fourmilière”. Nous apprenons par la suite que la fourmilière est une métaphore de la terre “nous autres, citoyens de la Terre”. Le narrateur dans cet ouvrage rapporte la conversation singulière que Micromégas eut un jour avec M. le secrétaire. Ce texte articule ainsi plusieurs manières d’être au monde : la représentation du monde par l’humain, le géant Micromégas ainsi que M. le secrétaire nommé aussi le Saturnien.

Lorsqu’on lit le texte pour la première fois, la représentation métrique semble omniprésente. J’entends par métrique « un mode de mesure et de traitement de la distance entre des unités spatiales ou des corps » (J. Lévy, 2013, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés). Déjà le titre : “Micromégas”, de par son étymologie, annonce l’infiniment petit et l’infiniment grand. Un paradoxe, une tension sont soulevés par l’oxymore “Micro” ”Mégas”. Le narrateur dresse les portraits des personnages en annonçant en premier lieu leur corporéité dans l’espace, soit leur taille. Micromégas est haut de “huit lieues”, “vingt-quatre-milles pas géométriques de cinq pieds chacun”, contrairement aux habitants de la Terre qui mesurent seulement “cinq pieds”. Voltaire met en lien, dans le second paragraphe du chapitre premier, la taille de l’individu avec la taille de sa planète. Il invoque à travers la voix de la figure de l’algébriste un rapport de causalité entre ces deux dimensions “puisque monsieur Micromégas, habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre mille pieds de roi, (…) il faut absolument que le globe qui l’a produit ait au juste vingt et un million six cent mille fois plus de circonférence que notre petite terre.” Aussi l’auteur utilise de nombreux parallélismes de construction “Votre globe est petit, vos habitants le sont aussi”. L’ensemble du texte est guidé par le rapport de proportionnalité entre les individus et leurs mondes et entre les individus entre eux. Et cela s’applique autant à l’espace qu’au temps. Puisque la vie d’un humain est proportionnelle à sa taille, la vie d’un géant l’est également. Micromégas est sorti de l’enfance à l’âge de quatre cent cinquante ans. Cela paraît étonnant pourtant Voltaire relativise en justifiant le fait que sa durée de vie est proportionnelle à celle de l’humain. Le gigantisme s’applique à toutes les sphères, spatiales, culturelles … Micromégas est plus cultivé, il devina “plus de 50 propositions d’Euclide”. Ce qui est intéressant est la confrontation des points de vue apportée par les différents systèmes de représentation. Ceci est rendu possible par la rencontre des personnages au cours du voyage. Ceux-ci manifestent une capacité à se mouvoir dans l’espace, à construire un sens de leurs spatialités.

La première mobilité qui traverse les chapitres est celle de Micromégas, la seconde est celle de Micromégas et de M. le secrétaire. Ces deux personnages dépassent leur monde, leur univers pour se confronter à d’autres dimensions et d’autres métriques. La capacité de Micromégas à se mouvoir “de planète en planète” (chapitre 1) lui permet de parcourir la voie lactée en peu de temps pour atteindre le globe de Saturne où les individus sont considérés comme “nains”. Puis de planète en planète Micromégas et le Saturnien “allèrent de lune en lune”(chapitre 3). L’ellipse narrative des mobilités permet de mettre en avant la contraction de la distance-temps. À mesure que la capacité de déplacement se rapproche le plus possible de l’échelle humaine le temps de narration se dilate. Aussi l’écart de capacité entre les personnages à réduire les distances se creuse à mesure qu’ils se déplacent dans l’espace “Il fallait qu’il fit environ douze pas, quand l’autre faisait une enjambée.” (Chapitre 4). La mobilité est proportionnelle une fois de plus à la taille des personnages. La rencontre des différentes échelles produit des ajustements et des discordances. Ceux-ci s’illustrent chapitre 5, lorsque la réaction des hommes à l’action du géant semble disproportionnée. Le changement d’échelle permet de montrer que le référentiel de l’un : déplacer avec délicatesse un minuscule objet est, dans le référentiel de l’autre, équivalent à un ouragan. À travers cet exemple, on comprend l’importance de la relativité des propos. Il n’y a pas de vraie ou de fausse distance, échelle ou métrique mais il y a une échelle, une distance, une métrique relative à la corporéité de chacun des personnages.

Lorsqu’on a dépassé ce paradigme, la question de l’espace représentée par ceux qui le pratiquent émerge. Cet espace mis en récit par le narrateur permet de se débarrasser de la notion de la réalité objective. Kant énonce le fait que la nature n’est pas directement perçue par l’homme mais qu’elle est médiatisée par une représentation entre lui et le monde. La représentation est une manière de se mettre en lien avec le monde. Elle varie entre les personnages. Dans le chapitre 2, Voltaire écrit qu’il n’existe pas un même soleil mais qu’il est perçu de manière différentes : les hommes perçoivent uniquement sept rayons tandis que Micromégas en perçoit trente neuf. Les regards que les personnages posent sur le monde ne sont pas universels, ils sont singuliers. Ceci se manifeste notamment par le visible et l’invisible. Certains éléments ne sont pas perçues par les hommes car ils sont trop petits pour pouvoir voir Micromégas et le Saturnien. Inversement, les géants sont trop grands pour voir l’infiniment petit. “Leurs yeux et leurs mains n’étant point proportionnés aux petits êtres qui rampent ici, ils ne reçurent pas la moindre sensation qui pût leur faire soupçonner que nous et nos confrères les autres habitants de ce globe avons l’honneur d’exister” ( chapitre 4 ). Le seul moyen pour s’ouvrir à de nouveaux champs de vision est la science ; la lunette dans le premier chapitre et le microscope dans le quatrième chapitre. Grâce à ces outils, ce qui apparaissait invisible à l’oeil nu naît à l’esprit. Cet au-delà du monde, qui, auparavant, n’avait pas d’existence, et, avec lequel les géants n’avaient pas de relation, devient accessible. Une nouvelle mise en sens est possible, un nouveau rapport au monde advient. L’homme prend conscience de sa petitesse tandis que le géant prend conscience de sa grandeur.

Dans les derniers chapitres du livre, 6 et 7, la distance métrique est révolue par la technique : un commutateur. Les géants et les humains sont mis en coprésence malgré leur éloignement. Ils sont “déloignés” selon la formule de Heidegger. Le système de communication mis au point par les géants “grande trompette parlante” “vaste entonnoir” disposé de manière à ce qu’il enveloppe le vaisseau et tout l’équipage permet d’abolir les distances. Dans le chapitre 7, “conversation avec les hommes” ces derniers, grâce à la verbalisation peuvent donner du sens au monde auquel ils appartiennent. “Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes”. Les philosophes terriens, en effet, partagent des connaissances et des savoirs autour des sciences dites dures. “Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres;” Ce corpus de connaissance est partagé car il objective le monde en utilisant des conventions de métriques par exemple. Cependant, les hommes ont aussi leurs propres systèmes de représentation du monde “ nous sommes d’accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n’entendons pas.” C’est ce qu’énonce clairement Micromégas, lorsque, après avoir posé un certain nombre de questions auxquelles l’ensemble des humains a répondu à l’unisson, il aborde la question suivante : “Puisque vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans.” Micromégas pose une question cruciale qui renvoie à leur capacité de réflexivité de leurs pratiques spatiales. Qu’est ce qui en dedans forme les représentations du en dehors ? Par cette interrogation, l’acteur advient, devient un acteur spatial, un homme doué de réflexivité. Par la verbalisation de son monde il donne forme à son territoire aux projections qu’il fait de lui même dans ce monde.

 

Micromégas grâce à la pluralité des visions qu’il collectionne, module sans cesse sa place. Il se décentre. Cela lui confère une position de supériorité vis à vis des humains qu’ils regarde d’en haut se déchirer pour quelques tas de boue grand comme son talon. À l’inverse, les hommes seraient, par leur taille infiniment petite, pleins d’orgueil. Leur place serait démesurée selon le philosophe. Pourtant le fait même que ce soit un philosophe, donc un être humain qui porte ce jugement, témoigne du fait qu’il serait possible de se décentrer. Il faudrait simplement opérer un décentrement, un changement de posture. Il serait possible de transcender notre corporéité pour prendre du recul, de la hauteur et ainsi épouser le point de vue relativiste du géant sur la Terre. “notre existence est un point, notre durée un instant, notre globe un atome.”

 

Agathe Taurel

Merci à Monsieur André-Frédéric Hoyaux pour l’enseignement. 

Lexique : 

Distance : Intervalle mesurable qui sépare deux objets, deux points dans l’espace. Elle peut être spatiale, temporelle, sociale …

Lieue : Mesure de distance approximativement égale à quatre kilomètres, en vigueur avant l’adoption du système métrique et variable selon les régions ou les domaines dans lesquels elle était usitée

Métrique : Un type de mesure de la distance relatif au mètre. Le système métrique est un système décimal de poids et mesures adopté sous la Révolution française de 1789 et ayant le mètre pour base

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