La géographie à la rencontre du dessin animé #2

Nous vous présentons un travail réalisé dans le cadre de la licence 3 de Géographie sociale, culturelle et politique de l’Université Bordeaux Montaigne.

Cet article est le premier d’une série d’analyse cinémato-géographique réalisée autour des films Wall-E de Andrew Stanton et Wallace et Gromit de Nick Park. 

 

Wall-e

Le film Wall-e débute dans un décor post-apocalyptique. Les humains ont déserté la Terre, devenue une immense déchetterie. Pendant qu’ils sont réfugiés dans un vaisseau spatial, une armée de robots compacteurs sont programmés pour nettoyer la Terre. Wall-e est le dernier robot encore en vie. Le film se divise en deux parties : sur Terre et dans l’espace, à bord du vaisseau …

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Le rôle de l’écran

La photographie ci-dessus est capturée à 1h04, moment clé du film, sans doute le climax. L’espoir du retour sur Terre est permis par la plante dont le capitaine se saisit. Elle est la preuve d’une vie possible sur la planète. Cet instantané est remarquable car il témoigne d’un élément clé du scénario : le rôle des écrans, omniprésents dans le long-métrage. L’écran revêt des formes paradoxales, de la poésie à la pure consommation, du voyage imaginaire au carcan de l’écran. Il s’agira donc de questionner le rôle des écrans en tant qu’actant¹ des actions humaines. Au travers de cette analyse, j’étudierai la place du spectateur face à l’écran, « le dispositif spectatoriel » que Jean-François Staszak développe dans son introduction au numéro  « Géographie et cinéma : modes d’emploi » dans la revue Les annales de la géographie.

 

Les écrans de l’imaginaire et du rêve

Plusieurs écrans correspondant à des scènes antérieures du film sont présents sur cette photographie. L’écran à gauche de l’image est la projection d’un souvenir ancré dans la première partie du long-métrage. Wall-e présente à Eve une séquence du film musical Hello Dolly. L’écran devient le support du rêve, il extrait les personnages robotiques de leur quotidien et leur permet d’accéder à un autre espace, en partage. Ce nouvel univers fictif semble plus réel que le réel terrestre lui même. L’écran aux tonalités vives, roses et vertes envahi l’image de la Terre terne, sans couleur (figure 1 et 2).

Figure 1                                                                        Figure 2

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L’écran peint des émotions humaines telles que l’amour, la joie ; elles portent l’espoir d’un monde meilleur, haut en couleur. En même temps que cette séquence dévoile le désir (désir de se saisir de la main de l’autre, figure 3) elle est emplie de nostalgie. Cela se perçoit dans le regard de Wall-E qui rejoue inlassablement les mêmes scènes d’un seul film (figure 4).

Figure 3                                                                      Figure 4

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Cette nostalgie est sans doute celle d’un passé perdu, l’écran est le symbole de la mémoire. Le film perdure, il est transporté dans les mémoires à travers le temps et l’espace grâce à la technologie de Wall-E : la radio et la télévision, puis celle de Eve, plus performante, qui projette ses souvenirs sur un écran comme l’illustre la photographie ci-dessus. La nostalgie et l’imaginaire véhiculés par les écrans sont présents dans un autre moment clé du film sur l’écran le plus à droite de l’image. Il renvoie aux rêveries du capitaine qui se projette dans des images qui définissent la Terre en tant que riche, saine (figure 5). Ainsi, l’écran dans un premier temps permet d’accéder à une poésie du monde, de s’extraire de la réalité pour se projeter dans un univers qui le transcende. Le cinéma (symbolisé par le film Hello Dolly) semble être l’écran de la vérité, celui qui permet de se mettre en lien avec le monde, avec les humains à l’image de la main que se tendent les acteurs, figure 2. Ce dernier geste, symbolique, reviendra comme un thème tout au long du film, le thème de l’humanisation et de l’amour, repris par les robots protagonistes.

Figure 5

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Les écrans qui enferment

L’unicité de l’écran valorisée sur Terre est remplacée par la multiplication des écrans dans l’Actium (figure 6). Une tout autre utilité lui est réservé, elle est de type fonctionnelle. Les espaces du gigantesque vaisseau spatial sont saturés d’écrans publicitaires. Ils communiquent une information simple qui incite à la consommation. L’espace est configuré à l’image de Times Square à New York. Lorsque J-F Staszak citant Gardies écrivait :  « Le « code originel » du cinéma est « celui de la distance irréductible qui me sépare de l’au-delà de l’écran » (Gardies 1993 : 30). », le sens se trouve bousculé par le film puisque au delà de l’écran existe le réel dont sont coupés les humains (figure 7). Les couleurs sont frappantes d’artificialité, elles sont anarchiques. Contrairement à la complémentarité de la couleur rose avec la couleur verte de l’image cinématographique, les couleurs de l’Actium se combinent et se trahissent.

Figure 6                                                                   Figure 7

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Ce monde distancié, critiqué, à travers le regard et le corps maladroit de Wall-E parait faux et rompre tout lien social (figure 8). Plus aucun regard ne se croise, plus aucun corps ne se touche. Or, selon le philosophe Lévinas, le visage est la condition de l’humanité, la reconnaissance de l’individu en tant que tel passe par le regard. Regarder autrui c’est l’humaniser (figure 9). 

Figure 8                                                                       Figure 9

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La place de l’homme ou devrais-je dire de l’humain face aux écrans est modifiée, il est désormais allongé et passif, il reçoit une information. Celle-ci n’est point intériorisée elle passe directement du cerveau au bouton et sert simplement à changer la couleur de  la tenue (figure 10). L’écran suscite toujours un désir mais il est impulsif et sans profondeur, contrairement au désir de Wall-E de se saisir de la main d’Eve. La mise en scène, dans l’image photographique n°12, témoigne de cet enfermement par l’écran. Le personnage du capitaine est encerclé par les écrans, il est pris entre deux imaginaires nostalgiques d’un temps perdu : la projection de ses propres imaginaires de la Terre et la projection des imaginaires filmiques d’Eve. Dans une autre séquence du film, deux protagonistes humains se détournent de l’écran, abaissent une frontière fictive pour s’ouvrir sur l’espace réel « Oh j’ignorais qu’on avait une piscine » (figure 11). Les deux personnages se rencontrent, entrent en contact physiquement et manifestent à cette occasion une empathie et des émotions auparavant invisibles. (Figure 9)

Figure 10                                                                         Figure 11

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La part du réel dans l’écran

L’écran connecte à un monde virtuel et déconnecte du monde matériel réel. La séquence (dans laquelle est inscrite la figure 12) souligne une émancipation de l’écran. Eve a enregistré une vidéo de la vie sur Terre. Cette capture pourrait s’apparenter à un travail de terrain de géographe, une recherche sous une forme innovante. En effet, cette création d’image peut s’apparenter à l’utilisation de l’image documentaire, empreinte d’une capture du réel. Ces images en mouvement extirpent le personnage du capitaine de l’imaginaire de la Terre en tant que fertile, peuplée, ce qu’elle fut en des temps passés. Les images filmiques d’Eve sont à l’inverse des témoignages du présent, elles permettent de sortir le capitaine d’une forme de niaiserie idéalisée de la Terre du XXème, XXIème siècle, pour plonger son regard à travers le réel violent, tragique (figure 5 &13). Cela lui permet de construire un regard critique, de lui donner les clés de l’action. Il se concentre dès lors sur ce qu’il a entre les mains : la plante. Ce précieux objet symbolise son pouvoir de décision.

Figure 12

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Conclusion

Le film semble catégoriser, valoriser un certain type d’écran. L’image cinématographique est sublimée par la poésie qu’elle crée en Wall-E puis en Eve. L’importance de l’écran est le fait qu’il réunisse, qu’il suscite de l’émotion. L’étymologie du mot cinéma signifie le mouvement. La vocation de l’écran est de mettre en mouvement les âmes et les êtres pour qu’ils se rejoignent, à l’image de la séquence ou Wall-E et Eve regardent une même scène.

 

Agathe TAUREL.

Merci à Madame Marina Duféal pour l’enseignement. 

 

L’article ainsi que toutes les illustrations sont protégés par la licence creative commons

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